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La Presse satirique lyonnaise au XIXe siècle

Quand elle sortait ses griffes… Remontons jusqu’au Second Empire. A cette époque, trois grand quotidiens dominaient à Lyon. Le “Salut public”, fondé en 1848, qui disait Pierre Gric (1) “ouvre l’appétit, cultive les bonnes digestions et maintient la famille au foyer”. Il possédait aussi la réputation de se plier au bon vouloir de la préfecture… Le “Courrier de Lyon”, respectueux “des principes d’ordre et d’autorité” passait quant à lui pour un journal gouvernemental. Restait le dernier né, “Le Progrès”, sur lequel les autorités donnaient des avis partagés quant à ses propriétaires, mais plus critiques sur ses rédacteurs, trop influencés par les “idées démocratiques”. D’ailleurs, le journal subit à partir de 1863 deux suspensions successives. Mais une autre voie va s’ouvrir dès lors que s’amorce, vers cette époque, une période plus libérale sous le règne de Napoléon III… 155 titres Dès 1865, les petites feuilles satiriques, littéraires ou philosophiques piétinaient allègrement le jardin interdit de la politique.

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Frappées un jour, elles réapparaissaient au bout de quelques semaines sous un nouveau titre. Certaines étaient de filiation légitimiste et cléricale : “Le Journal de Guignol” et le “Sifflet” en 1865, “La Marionnette”, “La Mascarade”, “Le Rasoir”en 1868-1869. La plupart, entre 1868 et 1870 surtout, s’inscrivaient dans une obédience anticléricale et républicanisante : “Le Refusé”, “L”Avant-garde”, “Le Populaire”, “La Bohème” (…).

Réduites parfois à un seul prospectus ou à un ou deux numéros avant de subir les foudres de la loi, elles livrèrent une tenace bataille de harcèlement qui ébranla l’édifice impérial. Bien sûr, l’inspiration, les tendances n’étaient pas les mêmes — parfois même difficiles à cerner — mais entre 1865 et 1900, alors que la République libérera d’autres énergies, un recensement dénombre 155 titres au sein de la Presse satirique lyonnaise ! Qui est derrière Guignol ? Au milieu de cette profusion, un titre se détache : “Le Journal de Guignol”. Il est né en avril 1865 et s’arrêtera de paraître peu après, à une date symbolique sous le Second Empire, le 2 décembre 1866. Mais sa courte vie devait longtemps inspirer les spécialistes en la matière. Qui étaient les instigateurs de la feuille ? Trois noms sont à retenir. Celui du Sieur Labeaume, surnommé “P’pa qu’embaume”, parce que cet imprimeur recueillit, dès le numéro 5, le journal “avec les entrailles d’un père”. On prête à ce personnage des opinions “légitimistes”, ce qui s’harmonise avec celles des deux pères fondateurs du ”Journal de Guignol”, le dénommé Esprit, qui apparaît sous le nom de Guignol, et Barillot qui se fait appeler Cogne- Mou. Un ouvrier typographe, Thomain, deviendra le gérant du titre fin 1865, remarqué lui comme étant hostile à l’Empire… En tous cas, il n’y a pas qu’avec le régime que la feuille va connaître de sérieux démêlés… Procès et abandon… Le papier d’humeur qui ressort en première page a l’originalité de se présenter en “lyonnais”. En fait, parmi des rubriques plus ou moins suivies, c’est surtout avec son “feuilleton” que le “Journal de Guignol” égratigne le plus. Rien à voir avec les romans patriotiques ou larmoyants qui vont pendant longtemps meubler les grands quotidiens. Il s’agit ici de révéler les travers de l’infâme société bourgeoise et de ses membres tout en prenant la précaution d’utiliser des pseudonymes ridicules derrière lesquels on peut — on ne peut pas — discerner de véritables visages. Le même système est employé avec ce dictionnaire de zoologie qui n’a rien de commun avec les animaux des fables de La Fontaine…

 guignolMais où le journal va trop loin, c’est quand il s’en prend, par exemple, aux grands Lyonnais de la profession. Le rédacteur en chef du “Salut public” est transformé, pour illustrer la présence de la censure maison, en “paire de ciseaux”, alors que “Le Progrès” passe pour avoir “un nombre de rédacteurs égal à celui de ses abonnés”… Ce qui lui vaut un procès de la part de ses confrères. Il ne se soldera que par une amende minime, mais en d’autres occasions, c’est la paille humide de la prison qui reçoit pour quelques jours Labeaume.

Finalement, par abandon, le “Journal de Guignol” quitte la scène à la fin de 1866. Non sans laisser des traces durables. Un de ses héritiers, le “Guignol” de Victor Lorge, paraît en octobre
1914, en pleine guerre, ce qui lui donne au départ un air inévitable “patriotard”. Mais il s’agit d’une autre histoire, également méconnue, des journaux satiriques de Lyon.

 

                        Gérard Chauvy

Pour découvrir les journaux satiriques vous pouvez aller directement sur le site de la Bibliothèque municipale de Lyon :

Vous pouvez lire les éditions du Bavard de Lyon sur le site de la Bibliothèque Municipale de Lyon